Corte, dimanche 26 juillet 2009, 06h30. Le réveil sonne pour nous signaler le début d'une nouvelle aventure. Au menu : six jours de rando pour rejoindre L'ile Rousse. Beaucoup d'interrogations accompagnent le projet car il n'existe que peu (ou pas) de littérature consacrée au sentier.  Même topo sur internet : un seul compte-rendu a pu être trouvé et il tient en une page recto-verso. Nous partons donc en pionniers, en espérant que tout se passe bien. Aujourd'hui, le tracé nous propose de rejoindre le refuge de la Sega, en guise de mise en jambes. En effet, en examinant la carte on se rend compte que l'étape du jour présente moins de difficultés que les suivantes... et c'est tant mieux.
Après avoir acheté un pain pour notre bivouac, nous rejoignons le départ du sentier dans le haut de la ville et entamons réellement notre périple. Le balisage est excellent, car nous suivons en fait le Mare a Mare Nord, qui emprunte le même trajet. L'ascension est progressive et agréable, nous suivons le cours du Tavignano que nous pouvons voir à tout moment sur notre gauche. C'est rassurant car il fait chaud et il y a du vent, et il est impossible de ne pas penser aux incendies qui ravagent le sud de la Corse.
Après 2h15 de marche, nous atteignons une passerelle qui enjambe le Tavignano. Elle est l'objectif de nombreux promeneurs qui viennent s'y baigner. Nous ne ratons pas l'occasion de nous baigner également dans une belle vasque d'eau claire. Après une belle pause, nous reprenons la route jusqu'au ruisseau de Castagnolu, que nous atteignons en une heure et demie. Pas de baignade ici, mais une pause pour profiter de notre premier repas sur les sentiers Corses. En profitant d'un morceau de pain, de saucisson et de fromage corse, on se rend compte que tout est parti sous les meilleurs auspices : ce trajet est vraiment fort agréable. Et ce n'est sûrement pas notre deuxième pause baignade qui nous fera changer d'avis ! Une petite prise d'eau hydroélectrique transforme le cours d'eau en parc aquatique : toboggan, jacuzzi... tout y est ! Nous nous attardons un peu avant de reprendre la route, pour arriver finalement au refuge de la Sega vers 15h10. Moins de 5h de marche pour plus de 2h30 de break, on peut dire qu'on a profité. Le refuge est très charmant, et les gardiens sont sympas. Il reste quelques heures avant le repas, c'est l'occasion pour Yannick de récupérer quelques heures de sommeil de retard et pour Sam de commencer à lire un livre sur l'Histoire de la Corse. En gros, tout va pour le mieux, et ce n'est pas le repas qui viendra gâcher la fête, loin de là : une belle soupe Corse et un plat de pâtes clôture une belle première journée. La seule tache sur le tableau de la journée sera "Frida", une allemande bruyante qui partage notre dortoir, mais bon, rien de grave...

Le refuge de la Sega se réveille, nous aussi. Le temps de prendre un petit déjeuner et de se rendre compte que Frida est aussi laide que bruyante, nous saluons déjà nos hôtes qui nous ont donné leur bénédiction pour la suite. D'après l'un des gardiens, le sentier est sale mais il est impossible de se perdre. De plus l'étape est une étape "normale" qu'on devrait pouvoir boucler en cinq heures. Par contre, pas moyen de prendre un lunch pack, nous allons donc déjà devoir consommer aujourd'hui l'unique repas de secours que nous avons prévu. Le plan est simple aujourd'hui : on rejoint le Col de l'Arinella, après quoi nous suivons la ligne de crête et nous redescendons, sur Corscia, notre prochaine étape.
Mais il n'y a qu'en théorie que le plan est simple car après avoir atteint Bocca Arinella (+400m) en une heure demie, nous quittons le sentier Mare a Mare Nord et entrons dans le vif du sujet. Le sentier Corte - Ile Rousse, que nous allons suivre les 5 prochains jours, montre son vrai visage : une progression qui ne peut se faire sans l'aide de la carte car le balisage est invisible ou inexistant, des sentiers pas tracés et peu de cairns pour s'orienter, la nature a repris ses droits à de nombreux endroits et les mollets sont bien souvent appelés à faire connaissance avec les ronces. Mais on ne se plaint pas, on l'a voulu. On est loin, très loin des embouteillages du GR20, de ses tour-opérateurs et de ses sentiers sur-balisés.
...mais on est très loin aussi de l'étape facile de 5h que nous avions cru attaquer. Après l'heure et demie pour accéder au premier col, on a donc navigué "à vue" pendant deux heures de plus, sur un terrain toutefois très praticable, avec un point de vue exceptionnel sur la vallée, ainsi que sur Corscia, sur le Monte Cintu et sur la Paglia Orba. La descente par contre fut plus délicate. Une première partie en forêt rendait l'orientation délicate, et une deuxième partie sous le soleil était plutôt agressive pour les mollets. Nous avons donc mis trois bonnes heures pour descendre (-1000) en comptant les quelques petites hésitations pour trouver le chemin. Et la petite montée (+200) vers Corscia qui ne devait être qu'une formalité ? Ce fut un calvaire pour un Sam, assoiffé, qui ne put y arriver qu'en s'arrêtant à de nombreuses reprises.
Nous avons donc atteint le gîte vers 17h, après 7 heures et demie de marche effective. Et c'est une étape bien étrange que nous avons faite ce jour-là. Après avoir regretté de ne rien trouver à boire alors que nous mourrions de soif, nous avons eu peur de ne rien avoir à manger car le gîte était vide ! Mais vers 20h, on nous apportait un sac de nourriture, et c'est en fin de compte à un véritable festin auquel nous avons eu droit : salade de tomates, riz aux légumes, yoghourts, flans, fruits, pain,... Nous nous sommes non seulement rassasiés et régalés mais nous avons aussi pu nous faire un lunch pack de seigneur pour la redoutable étape du lendemain !

Pas question de quitter Corscia sans laisser un petit mot de remerciement à nos hôtes invisibles ! Une fois la tâche faite et le petit déjeuner (somptueux lui aussi) englouti, nous démarrons notre plus longue étape dès le lever du soleil, vers 6h. La journée d'aujourd'hui ne promet pas d'être une partie de plaisir, loin s'en faut. Le profil ? On monte au Bocca di Serra Piana (+1000) et on redescend sur Asco (-1300). Excusez du peu. 2300 mètres de dénivelés cumulés, aucune étape du GR20 n'atteint cette difficulté, certaines ne font pas la moitié !!! Nous partons donc difficilement (et dans le mauvais sens) avec les sacs remplis d'eau car nous ne souhaitons vivre la même mésaventure que la veille.
L'ascension est donc pénible, et longue. Ce n'est que vers 13h (5h30 de marche effective) que nous aurons enfin l'occasion d'apercevoir Asco, depuis Bocca di Serra Piana. Heureusement, après un début laborieux et un sentier plutôt mal indiqué dans le village, le sentier est relativement bien tracé jusqu'à la bergerie de Caracuto (+450, 2h45). Nous avons ensuite eu un peu plus de mal jusqu'à la bergerie de Menta (+800, 4h15) où nous avons pris une belle pause et notre premier repas, à l'ombre d'un cerisier. Nous sommes alors repartis non sans se réapprovisionner d'eau à la source à l'assaut du col.
La descente fut particulièrement rude au début. La poussière et les gravillons rendent le terrain glissant et dangereux, et le sentier de nouveau n'est pas très évident. Il nous a donc fallu près de deux heures pour arriver à la bergerie de Cabane (-630) où nous nous sommes octroyé un deuxième repas, à la table du berger, malheureusement absent. Une source coule à cet endroit également. Nous ferons juste après cette pause bienvenue la rencontre la plus étonnante de notre périple puisque nous tombons nez-à-nez (littéralement) avec un mouflon, à seulement 1200m d'altitude ! Evidemment, celui-ci a eu aussi peur que nous et ne m'a laissé le temps de faire que quelques photos de paparazzi. La fin de la descente se fait sur un sentier digne des sentiers les plus fréquentés, avec un balisage impeccable jusqu'au pont génois d'Asco (-1300). La beauté des paysages du jour mais aussi la difficulté de l'étape ou même la cascade et la grotte visible plus haut sur le sentier : tout cela semble bien loin quand nous pouvons nous baigner au milieu des touristes motorisés dans les eaux de l'Asco... vers 18h ! Cette étape fut vraiment éprouvante et il n'y a que l'accueil impeccable dont nous avons été l'objet à l'hôtel qui a pu nous donner la force d'envisager l'étape du lendemain. Un saut dans la piscine avant de se voir offrir l'apéro, ça a vraiment des vertus revigorantes ! Un repas délicieux (beignet de fromage corse et lasagne pour moi) et la perspective d'un sentier balisé convenablement le lendemain, finissent de nous convaincre. Demain, on continue... "Et qui on est !"

On quitte Asco, en faisant un crochet par le bar pour s'acheter un sandwich pour midi. On part relativement tard car on a profité de la nuit pour recharger les batteries après la longue étape de la veille. L'étape semble mieux balisée et le relief est plus clément mais les étapes précédentes ont laissé des traces, notamment sur les pieds de Sam. Des ampoules un peu inquiétantes ont fait leur apparition mais après avoir dépassé la moitié du parcours total, abandonner serait vraiment dommage. Le profil de l'étape est simple, il ressemble à une version light des étapes précédentes : on monte puis on descend. Sauf que cette fois on monte moins haut et moins fort.
L'entrée en matière est donc très délicate pour Sam, qui souffre des pieds, mais qui digère également assez mal les étapes des jours précédents. Les 600 mètres d'ascension se font donc à un petit rythme pour arriver au Bocca Laggiarello vers 13h. Comme lors des étapes précédentes, l'arrivée au col propose un nouveau tableau composé de la fin de l'étape du jour mais aussi d'une partie de l'étape du lendemain. Cette fois nous avons en plus la satisfaction de nous dire que le col que nous voyons tout au loin est le dernier à franchir. La descente vers la maison forestière de Tartagine (-500) est très mal balisée et nous décidons assez rapidement de ne plus suivre aveuglément le sentier mais d'emprunter des pistes 4x4 afin de perdre moins de temps (nous avons perdu 45 minutes après le repas pour retrouver le chemin). La descente est donc (kilométriquement) un peu plus longue mais permet à Yannick de prendre sa foulée et de mettre quelques minutes dans la vue de Sam. C'est donc avec un peu d'avance qu'il arrivera à destination (17h30) après avoir emprunté une belle piste traversant une non moins belle forêt de pins. L'anecdote du jour ? Elle est portée sur le compte de Yannick qui a oublié ses lunettes solaires quelques kilomètres avant l'arrivée. Il décide après avoir un peu hésiter de s'offrir une heure de rab pour aller les rechercher, provoquant la curiosité et l'hilarité du papy du coin (super sympa). La soirée se passe très bien, le repas est à la hauteur de l'accueil et des infrastructures : excellent ! On sent doucement la fin arriver car le profil des étapes s'adoucit. C'est heureux car les ampoules de Sam ne guérissent pas, que du contraire.

De la maison forestière de la Tartagine, le sentier descend jusqu'au pont génois, remonte jusqu'au col de Crocce puis redescend jusque Speloncato. Il n'est évidemment plus question d'arrêter et de perdre la fierté de boucler le parcours après tous les efforts consentis. Un bon petit déjeuner va nous aider à boucler cette étape qu'on compte bien faire "à l'aise". Contrairement aux jours précédents, le sentier nous fait traverser plusieurs villages et plusieurs sources... on va y aller !
Et on commence donc par une descente (-150) on ne peut plus agréable le long de la Tartagine, au milieu de la forêt longée hier. Le pont génois sonne le début de la grimpette, où nous commençons à rencontrer du monde, des randonneurs mais aussi des ânes qui descendent de Mausoleu. Une belle pause dans ce charmant village permet à Yannick de téléphoner à la maison (oh, une cabine !) mais aussi de s'occuper d'un petit chat plus très frais. Il est déjà midi et demi quand nous nous remettons en route vers Pioggiola, que nous atteignons 1 heure et deux ponts génois plus tard. Et là, c'est la surprise, la vraie. LA surprise de la semaine : des boissons fraîches, des glaces, ...une piscine ! A quelques mètres du sentier ! On ne se prive pas de recharger les batteries une bonne heure avant de reprendre la route de notre dernier grand col de la semaine, que nous atteignons en une heure. L'ascension (+500 depuis le premier pont génois, +280 depuis Poggiola) est rude mais agréable, sur un sentier muletier dont le tracé est évident.
Tout en haut la vue est sublime. Devant nous, ce n'est plus l'étape du jour mais l'arrivée, et c'est grandiose. On voit Speloncatu mais aussi Ile Rousse et le Cap Corse. On prend le temps de prendre quelques photos mais l'envie d'en finir commence à se faire sentir, d'autant que le sentier n'est plus évident du tout. Comme la veille, nous décidons après un quart d'heure d'opter pour la route et pour les pistes plutôt que pour le sentier Ile Rousse - Corte à proprement parlé qui est quasi inexistant par endroit. La descente (-550) se fait donc au rythme des longs lacets goudronnés et nous arrivons donc enfin au splendide village de Speloncatu vers 17h45. Ce village est animé et nous voici donc de retour à la civilisation. L'hôtel est propre mais ne correspond pas trop à ce qu'un randonneur espère en fin de journée. On passera donc la soirée au restaurant sur la place où nous mangerons plutôt bien. Allez zou, au dodo, demain on attaque la der des ders... Ce soir, Yannick ronflera comme jamais pour saluer la dernière nuit de notre périple.

On passe par l'épicerie de Speloncatu avant de se mettre en route. Aujourd'hui il ne reste "plus qu'à" descendre. La seule inconnue donc, c'est l'état du sentier. Et on a rapidement l'occasion de se rendre compte que le sentier n'existe plus. Il vaut mieux se fier à la carte et aux petits sentiers de pays pour progresser aujourd'hui. Malgré six jours d'entraînement intensif à la navigation improvisée, on se perd rapidement pour se retrouver tout aussi rapidement. Les 400 mètres de dénivelé négatif sont bouclés en deux heures et la toute dernière ascension (+200) se fait au milieu des vergers, des vignes, de la lavande,... C'est très agréable mais ça grimpe sec pour atteindre Monticellu (vers 13h30). C'est là que commence la lente descente, entre piste et goudron, pour arriver, finalement, sur la plage de l'Ile Rousse à 14h20...